LE MOT DE LA PRÉSIDENTE : La médecine vétérinaire et l’approche « Une seule santé » à l’ère de l’IA

15 juil., 2026

L’un des grands privilèges de faire partie du Comité exécutif de l’Association canadienne des médecins vétérinaires (ACMV) est de pouvoir participer à des événements internationaux et échanger avec des collègues de partout dans le monde. J’écris ces lignes alors que je reviens d’un voyage au Japon où j’ai assisté à des réunions de l’International Veterinary Officers Coalition (IVOC) et de la World Veterinary Association (WVA). Les réunions de l’IVOC ont porté sur les défis auxquels sont confrontées les associations vétérinaires concernant les modèles d’adhésion, les services offerts à leurs membres, les relations avec les autorités en matière de concurrence, la formation vétérinaire, le personnel paramédical vétérinaire, et l’impact potentiel de l’intelligence artificielle (IA) sur notre profession. Les réunions de la WVA ont quant à elles abordé des thèmes tels que la sentience animale, l’accès aux médicaments vétérinaires essentiels, la formation vétérinaire et divers aspects de l’approche « Une seule santé ». Le Canada était bien représenté lors du séminaire sur la sentience animale mené par la Dre Enid Stiles, au cours duquel la Dre Pat Turner et la Dre Michelle Groleau ont présenté le travail accompli au Canada et par le Comité du bien-être animal de l’ACMV sur ce sujet.

L’impact et l’utilisation de l’IA ont fait l’objet de nombreuses discussions lors de diverses réunions. Comme c’est le cas lors de l’émergence de toute nouvelle technologie révolutionnaire, on ignore encore largement le rapport risques-avantages de l’IA. Même ceux qui ont créé des outils basés sur l’IA ne maîtrisent plus totalement le fonctionnement des algorithmes, car ceux-ci ont « évolué » au-delà de leur programmation initiale. Plus inquiétante encore est la capacité de ces modèles à « halluciner » ou à « inventer » des réponses, ce qui rend leur fiabilité discutable dans bien des cas. De plus, en médecine vétérinaire, contrairement à la médecine humaine, les outils qui font appel à l’IA ne sont pas soumis à un cadre réglementaire solide mis en place par une tierce partie (le gouvernement) afin d’en garantir la fiabilité. Cela dit, ces outils ont un fort potentiel pour améliorer les soins et nous aider à plusieurs égards, notamment pour l’interprétation des radiographies et des cytologies, la tenue de dossiers, la planification chirurgicale, le développement de médicaments et de vaccins, et la gestion des besoins logistiques complexes liés à la distribution de médicaments et de vaccins dans les régions isolées du monde.

Les avantages de l’IA sont indéniables, mais les coûts environnementaux liés aux énormes quantités d’eau et d’énergie nécessaires au fonctionnement des serveurs, ainsi que les implications sociétales, devraient nous inciter à la réflexion. Les associations vétérinaires devraient fournir à leurs membres des conseils sur la meilleure façon d’utiliser les outils fonctionnant avec l’IA et sur les questions à poser aux fabricants de ces outils, et elles devraient travailler de concert avec les gouvernements et les organismes de réglementation pour élaborer des cadres clairs concernant le contrôle des outils et l’utilisation de l’IA en pratique. J’aimerais partager les propos du Dr Kazhiko Imamura, du Japon, qui s’est exprimé au sujet des efforts « Une seule santé » déployés dans sa préfecture (ironiquement, son discours a été traduit du japonais vers l’anglais par l’IA) :

Il existe une frontière entre le cerveau et l’IA, et lorsqu’on examine les liens avec la nature et l’existence humaine dans ce contexte, l’approche « Une seule santé » comporte en réalité aussi des aspects politiques.

Après mûre réflexion, j’en suis récemment venu à penser qu’on pourrait dire qu’il s’agit du dernier bastion permettant aux humains de rester véritablement humains. L’IA est capable d’effectuer des calculs et des tâches logiques, mais elle est incapable de percevoir la nature. Les humains, en revanche, possèdent des sens qui leur permettent de ressentir le vent et la lumière dans la forêt, l’odeur de la terre, ainsi que les liens qui unissent les personnes entre elles, mais aussi ceux qui existent entre les humains et les animaux. Je crois que l’ère de l’IA en sera une où la valeur humaine ne sera plus uniquement définie par la connaissance, le raisonnement ou l’efficacité et la supériorité du traitement de l’information, puisque l’IA peut faire la plupart de ces choses.

Or, les relations vivantes comme les interactions et les liens entre les membres d’une famille et les animaux de compagnie, et le fait de les percevoir comme des expériences concrètes, ainsi que la prise de conscience et l’acceptation de soi en tant que partie intégrante du monde, émergent ultimement comme l’essence de mon existence humaine. Dans ce contexte, l’approche « Une seule santé » pourrait bien devenir une philosophie très contemporaine à l’ère de l’IA.

Enfin, je signe aujourd’hui mon dernier texte pour La RVC en tant que présidente de l’ACMV. Je ne nierai pas que les défis ont été nombreux. Notre domaine traverse actuellement une période de bouleversements et de changements, mais j’ai le sentiment que le futur est prometteur. J’ai appris au fil des ans que, bien que l’exercice de la médecine vétérinaire soit réglementé à l’échelle provinciale, les enjeux qui touchent notre profession, comme l’accès aux médicaments, l’évolution des modèles d’affaires et les accords commerciaux entre les pays, ont une portée nationale et internationale, et il est important que les médecins vétérinaires canadiens puissent faire entendre leur voix. Les associations comme la nôtre ne pourraient rien accomplir sans leurs membres et leurs bénévoles – c’est pourquoi j’en profite pour remercier tous ceux et celles qui nous soutiennent. Pour finir, je tiens à vous exprimer ma gratitude d’avoir eu l’immense honneur et le privilège d’être votre présidente au cours de la dernière année, ainsi que ma volonté de continuer à servir notre profession autrement à l’avenir.

–Tracy Fisher